Poème traduit par François Kérel en collaboration avec l'auteur
(chaptire I. et II. - ici - previous page)
III.
Nos vies sont un cercle vicieux
Tel un joueur rentrant d'une maison de jeu
Un tiède après -midi sous le soleil de mai
Un jeune aventurier qui remontait Broadway
S'arrêta devant la West Union Telegraph
Où cela sifflait comme dans un écouteur
C'était un camelot et un grand inventeur
Des milliers d'inventeurs ont fait faillite
Mais éternellement les étoiles gravitent
Des milliers de gens mènent leur petite vie
Ce n'est pas du travail est-ce de l'énergie
Que de vivre enfermé dans un laboratoire
D'être comme un marin doublant des promontoires
Des milliers de gens mènent leur petite vie
Oui c'est une aventure c'est une alchimie
Ah petit dimanche combien de cloches sonnent
Petit central entends les sonneries des téléphones
Vos oreilles écoutent les amants
Les faux monnayeurs et les trafiquants
Les tueurs de Californie et les fous qui divaguent
Conversations téléphonique du Grand Prague
Vous êtes une petite source électrique
Des phonomoteurs et des oiseaux mécaniques
S'envolent vers les étoiles puis volent en retour
Vers vous comme vers l'oiseleur à l'angle du faubourg
L'univers se joue de votre tympan
Votre gloire de par le monde se répand
Comme un joueur qui jette au hasard son défi
Dormir cinq heures par jour cela vous suffit
Recommencer à vivre avoir une manie
Une nuit vous avez vu en Pennsylvanie
Jaillir l'éclair de la lampe à arc chez Baker
Vous vous êtes senti triste comme moi hier
Devant la dernière page de mon roman
Comme la femme qui vient de mettre au monde un enfant
Comme le trapéziste quand il a sauté
Comme l'amant après la douce volupté
Comme un pêcheur tirant de l'eau se nasse pleine
Comme après les combats les guerriers qui reviennent
Comme la terre le dernier jour des vendanges
Comme l'étoile qui pâlit quand la nuit change
Comme un homme perdant son ombre tout à coup
Comme Dieu qui créa la rose la jusquiame et le hibou
Comme Dieu qui rêve toujours de mots plus beaux
Comme Dieu qui doit toujours créer du nouveau
Modelant dans son souffle de nouveaux calices
Tombant avec l'eau des nuages sur les lys
Mais on sentait peser la beauté qui nous broie
Le courage de vivre et mourir et la joie
Début octobre un beau soir de la même année
Perdu dans vos pensées vous allez et venez
Dans votre laboratoire de Menlo-Park
Au milieu des lettres et des cadeaux épars
Que votre main caresse machinalement
Vous pétrissez le carbone des filaments
Oiseau de nos nuits frère de nos longues veilles
Plaie des cauchemars des ombres épouvantail qui les balaye
Brûlantes chauves-souris des songeuses promenades
Anges sur les pignons à l'angle des rues et sur les façades
Rose des restaurants des cafés et des bars
Jets d'eau de la nuit dans les ténèbres du boulevard
Rosaire sur les ponts des fleuves dans les grandes villes
Auréole des putains immobiles
Couronne sur les cheminées des grands vapeurs
Larmes qui coulent goutte à goutte des hauteurs
Sur le catafalque de la ville qui les tamise
Sur les cathédrales vieilles momies
Sur les cafés enfumés où l'âme liquéfiée se perd
Sur les miroirs des vins et sur leur éternel hiver
Sur le catafalque de la ville quand la brume se pâme
Sur la guitare désaccordée de mon âme
Où mendiant d'amour de rêves de lueurs
Je joue changeant sans cesse de masque et je pleure
Trouvère passionné prince de sang royal
D'une ville d'orgie dénommée Balmoral
Où j'entre toujours en songe par la grande porte de pierre
Entre le cordon noir de mes captifs et de mes serfs
Princes du meurtre carmagnoles déchaînées
Taxis de la démence et roues enrubannées
Spasmodiques passions au son des carillons
Chimères envolées des lits sur les balcons
Buveur de belles femmes cruelles et déchirantes
Buveur de volupté et d'écume sanglante
Buveur des cruautés qui traquent et qui broient
Buveur de la vie de la mort et de l'effroi
IV.
Nos vies un beau matin finissent
Nous mourrons dans les ruines des feux d'artifice
Comme les éphémères et comme les éclairs des orages
Déjà flambent les lumières dans le feuillage
Déjà les fils électriques frémissent sous la neige
Déjà les lampes dans les rues tournent comme un manège
Déjà on cherche l'âme sous les rayons X
Tel sous le néogène l'archéoptéryx
Aiguilles d'or le matin va poindre Déjà
S'illuminent les enseignes des cinémas
Il suffit de presser sur un interrupteur
Pour chasser loin de soi le spectre d'un joueur
Déjà montent les cris les applaudissements
Edison à son tour s'incline poliment
Après la fête on se retrouve le coeur gros
Les invités vous laissent dans votre bureau
Des milliers d'inventeurs ont fait faillite
Mais éternellement les étoiles gravitent
Des milliers de gens mènent leur petite vie
Ce n'est pas du travail est-ce de l'énergie
Que de vivre enfermé dans un laboratoire
On est comme un marin doublant les promontoires
Des milliers de gens mènent leur petite vie
C'est une aventure c'est de la poésie
Il suffit d'un hasard pour peu qu'on s'y applique
On est élu président de la république
On devient l'alouette qui déroba l'amande du noyau
De tous les poèmes on écrit le plus beau
On est le joueur qui gagne toujours à la roulette
On est l'astronome qui découvrit la septième planète
Des milliers de pommes sont tombées sur le nez de la terre
Il n'y a que Newton pour percer leur mystère
Combien de gens souffrent d'épilepsie
Il n'y a que Saint Paul qui puisse voir l'hostie
On ne trouve pas tous les jours
Un Beethoven parmi les sourds
Des milliers de déments rôdent parmi les hommes
Il n'y a que Néron qui sache incendier Rome
Sur mille inventions une seule est la bonne
Une seule invention est celle d'Edison
Comme autrefois ne plus dormir ne plus être certain
Et brûler tout ce qui vous tombe sous la main
Carboniser les peaux de singe les cannes le jute
Les feuilles sèches des palmes les cordes sur le luth
Face au bambou du vieil éventail japonais
Comme autrefois douter de ce que tu connais
Malheur cet éventail est celui de l'amour
Que tu reçus d'un masque dans un bal un jour
De carnaval au temps lointain de ta jeunesse
Essaye de t'en souvenir qui donc était-ce
Dis au revoir à son parfum sur l'éventail
De nouveau tout brûler Malheur s'ouvre une faille
Ce masque est une Parque et son ombre te suit
De nouveau remonter le réveil pour la nuit
Retrouver les cornues redevenir Colomb
Et chasser le bambou comme d'autres le lion
Parcourir l'univers marcher livrer bataille
Pour trouver le bois magique de l'éventail
Comme l'homme qui cherche quatre cheveux d'or
Comme le pêcheur de perles plongeant dans l'eau du port
Comme le Christ dans les ténèbres de la Voie Appienne
Comme le chercheur de bonheur dans les nuages de l'opium
Comme le pèlerin qui cherche Dieu dans sa prière
Comme une mère qui rôde à travers un cimetière
En quête d'une frêle voix d'enfant
Comme le lépreux dans son éternel tourment
Comme les Dieux cherchant la mort dans leur grand âge
Comme le poète aveugle son véritable visage
Comme le Juif errant sur les chemins de la terre natale
Comme le voyageur cherche l'aurore boréale
Comme le jour du jugement dernier le fou perdu dans sa démence
Comme l'enfant pétrit la glaise où l'alouette prit naissance

Godfrey Kneller (c) Isaac Newton
Ils sont partis pour le Brésil
Le Japon pays des beaux magnolias
Pour la Havane mourir de la malaria
Comme meurent les missionnaires
Je vois d'ici votre sourire débonnaire
Et sous le bambou de la mort je vous vois monter à cheval
Mais déjà douze volontaires font leurs malles
On vous a déjà trouvé douze remplaçants
Mac Gowan est déjà parti depuis deux ans
Avec ses compagnons explorer le bassin
De l'Amazone dont le cours n'a pas de fin
Et l'aventure l'a conduit sur les rapides
Il a risqué sa vie sur le fleuve homicide
S'est battu avec les chercheurs d'or ces rapaces
De retour à New York il a disparu sans laisser de traces
Comment ne pas vous aimer vous routes sans but
Vous nuits des tropiques ivres des soleils que vous avez bus
Vous lumières des lumières et vous nuits du chagrin
Vous lumières englouties dans les abîmes marins
Vous tous qui êtes morts debout
Vous êtes devenus des anges de bambou
Je pense à vous mais tout à coup j'entends un pleur
Ah seulement fabriquer un nouvel interrupteur
Plonger encore au fond de la cornue
Découvrir encore une nouvelle inconnue
Regardez vous avez quatre-vingt ans comme le temps s'envole
Regardez ces drapeaux comme pour une fête des Sokols
Vos mains ont la blancheur de la craie vos mains blêmes
Ce n'est pas encore le temps des Requiems
Regardez nous vieillissons nous sommes morts à demi
Ah chercher les éléments d'une nouvelle alchimie
Voir devant nous courir notre ombre à toute bride
Encore étudier la structure des acides
Voir sur nos mains se crevasser la peau
Chanter ne pas connaître de repos
Retrouver le secret des chemins d'outre-tombe
Braquer l'aimant vers les esprits qui nous surplombent
Oublier encore la tristesse qui broie
La nostalgie de vivre et mourir et l'effroi
V.
Nos vies sont consolantes comme un rire
J'étais à mon bureau et j'essayais de lire
Soudain je vis dans l'encre noire des colonnes
La neige et une grande photo d'Edison
C'était passé minuit à la fin février
Je me parlais à moi-même comme un homme en train de prier
Avais-je bu qui sait une liqueur saoulante
Ainsi je dialoguais avec mon ombre absente
Comme refrain tintait toujours le même son
J'allais à pas de loup jusqu'à la porte du balcon
À mes pieds tout un flot de lueurs frissonnait
Et les gens dans leurs lits depuis longtemps dormaient
Mais la nuit frémissait à l'instar des prairies
Sous les coups des étoiles tirs d'artillerie
Sonnait l'horloge de la tour Je regardais
Les ombres des passants qui traversaient le quai
Ombres des suicidés dans l'ombre du destin
Ombre sur le trottoir d'une vieille putain
Ombres des autos renversées par l'ombre des piétons
Ombres des miséreux qui couchent sous les ponts
Ombre de la ruelle où le bossu se glisse
Ombre pleine des chancres rouges de la syphilis
Ombres de la conscience ombres du crime
Où viennent éternellement rôder les ombres des victimes
Ombres armées de baïonnettes
Ombres des saints qui devinrent poètes
Ombres des buveurs vaincus par l'amour
Ombres de ceux qui aiment sans retour
Ombres plaintives de météores femmes qui s'abandonnèrent
Ombres fragiles des princesses adultères
Mais on sentait peser la beauté qui nous broie
Le courage de vivre et mourir et l'effroi
Soyez belle soyez triste bonsoir
Plus étincelante que les météores dont le pouvoir
Nous fut révélé dans les lumières d'une nuit étouffante
Phares d'ombre équipés comme la tourmente
Qui nous cingle jusqu'au vertige de la joie
Au revoir les signaux au-dessus de la voie
Vous qui m'attirez comme une rose de flamme
Au revoir les étoiles baisers de mon âme
Vous qui m'ouvrez les piscines dans les jardins
L'arôme des oeillets et leur sombre parfum
Les vols dans les avions dont les ailes rayonnent
Au revoir les cruels délices d'Edison
Naphtes puits de pétrole fusées filant vers d'autres planètes
Nobles de la terre sans étiquette
Au revoir la tour d'où les étoiles tombaient
Au revoir les ombres lointaines sur le quai
Ombres du temps qui fuit irrémédiablement vers l'avenir
Douces ombres ombres des rêves et des souvenirs
Ombres du bleu du ciel dans les yeux d'une belle femme
Ombres des ombres d'étoiles dans les eaux quand plonge la rame
Ombres des sentiments qu'on ne sait pas nommer
Ombres du souffle des enfants pas encor' nés
Ombres fugitives comme la nuit l'écho
Ombres pâles sur l'opaline de la peau
Ombres des mères en prière
Ombres des spectres dans les villes étrangères
Ombres des voluptés dont la veuve est meurtrie
Ombres des spectres ombres du mal du pays
Ah soyez belle soyez cruelle bonjour
Plus belle que les météores les larmes les serments d'amour
Que nous fîmes debout sur les sommets
Capturant des nids d'étoiles et des comètes
Au revoir vous plus belle que les feux follets et le sommeil
De nouveau pour la nuit remonter le réveil
Des milliers de gens mènent leur petite vie
Ce n'est pas du travail c'est de la poésie
Encore un jour cueillir en rêve les lilas
Encore un jour s'attabler au café Slavia
Encore un jour marcher encore un jour s'asseoir
Encore un jour prendre son petit café noir
Encore un jour veiller ne plus être certain
Encore un jour brûler tout ce qui vous tombe sous la main
Encore un jour entendre les notes d'un pleur
Voir encore une fois son ombre l'ombre d'un joueur
Au revoir étoiles oiseaux serments d'amour
Au revoir mort sous l'églantine en fleurs
Au revoir sonne l'heure
Au revoir bonne nuit et bonjour
Beau rêve
Les jours sont courts
(1927, Poèmes à la nuit)
source - http://tnit.fr/book/edison.htm